Notes de lecture
publié par Benjamin Shevek, le dimanche 27 janvier 2008
Les auteurs de la tribune fondent leur argumentaire sur des considérations touchant autant à l’Histoire de l’Art, qu’à l’analyse du fonctionnement de nos sociétés, où culture de masse et économie sont étroitement associées, mais aussi sur des observations concrètes liées à leur pratique, ou sur des réflexions morales sur le droit à la satire, par exemple.
Les auteurs revendiquent le droit pour les artistes de “sélectionner”, de récupérer, de s’approprier des “matériaux culturels préexistants” afin d’en faire la source d’inspiration d’une œuvre nouvelle, ou éventuellement l’objet d’un commentaire critique ou d’un détournement.
Ils se réfèrent à des pratiques artistiques anciennes comme l’apparition du répertoire de la musique folkorique, l’emploi de matériaux de récupération par les cubistes, les détournements de Duchamp et des dadaïstes, l’utilisation d’icônes de la culture ou de la consommation de masse par le Pop Art.
Leur démarche s’appuie aussi sur une analyse précise de la société, faisant de l’appropriation artistique des éléments diffusés par l’industrie culturelle, une condition incontournable de la liberté individuelle, de la vie démocratique et de la poursuite de notre évolution culturelle :
« Mon poste de télévision m’a dit récemment que la télévision constitue la source principale d’information de 70 à 80% de la population américaine. La plupart de nos opinions ne naissent plus aujourd’hui de notre propre expérience. Ce sont des opinions reçues. Nos sensations quotidiennes ne sont plus centrées sur la réalité physique qui nous entoure, mais sur les médias qui la saturent. En tant qu’artistes, nous sommes irrésistiblement portés à voir ce nouvel environnement électrifié comme un sujet à commenter, à critiquer, à manipuler.
L’acte de s’approprier des éléments de cet assaut médiatique constitue pour nous une façon de se libérer du statut d’éponges impuissantes dans lequel les annonceurs, qui financent tout cela, désirent nous cantonner. Il s’agit d’une forme indispensable d’auto-défense contre le flux à sens unique des médias, appuyés par les grandes firmes. »
En confisquant à son seul profit les “matériaux culturels” produits et diffusés, l’industrie culturelle prétend donc interdire des pratiques artistiques et sociales pourtant légitimes, “la réutilisation de la culture”, au risque d’une stagnation stérile.
« Nous vivons aujourd’hui dans une société qui est intoxiquée et contrariée par la propriété culturelle et les protections du copyright à tel point que la notion même de culture de masse est désormais principalement déterminée par l’intérêt économique et par la rémunération de la propriété. »
Et les auteurs de s’interroger : « Combien de nos prérogatives artistiques devrions-nous accepter d’abandonner pour pouvoir exercer notre activité dans le cadre d’une culture régie par les propriétaires ? »

Ces considérations fondent la contestation des législations internationales concernant les restrictions du droit de reproduction.
Mais Negativland critique aussi la façon dont elles ont été conçues et n’y voit que l’expression de l’action des groupes de pression et des intérêts économiques de grandes firmes, sans qu’il n’y ait jamais eu de débats contradictoires.
En outre, la législation est aussi contestée par les auteurs au regard de leur pratique artistique. Utilisant de très nombreux fragments sonores intégrés à leurs propres œuvres, le respect de la législation en vigueur les mettrait face à des obstacles, d’ordre financier et matériel, rendant impossible toute production artistique.
La solution préconisée consiste en un simple amendement des lois sur la propriété intellectuelle élargissant la notion de « droit de citation » afin de permettre aux créateurs “d’incorporer des fragments des créations d’autrui dans leurs propres œuvres”.
Cette solution permettrait de maintenir les droits des artistes en cas de reproduction intégrale, de simple compilation d’œuvres préexistantes ou d’utilisation par des acteurs commerciaux.
Negativland, Droit de citation (Fair use), 2004 (fr - en - pdf).